L’alimentation plaisir :
quand manger nourrit aussi nos émotions

Un article proposé par Léa Pilays, stagiaire en communication à la Cellule Manger Demain, mars 2026

Des travaux de la Chaire UNESCO Alimentations du monde montrent que l’alimentation influence non seulement la santé physique mais aussi le bien-être émotionnel. Des chercheurs ont observé que le plaisir gustatif, les habitudes alimentaires et même le microbiote intestinal peuvent jouer un rôle dans l’humeur et la satisfaction de vie. Ces travaux expliquent comment les expériences sensorielles liées aux aliments et les contextes sociaux des repas participent à la construction du bien-être et des préférences alimentaires dès l’enfance.

L’alimentation, bien plus qu’un besoin biologique

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Lorsque l’on pense à l’alimentation, l’idée qui vient spontanément à l’esprit est souvent simple : manger est indispensable pour vivre. De fait, l’alimentation constitue une composante essentielle de la santé et participe au bon fonctionnement de l’organisme. Mais les effets de l’alimentation dépassent largement la seule dimension biologique. Comme le soulignent les chercheurs de l’ouvrage Une écologie de l’alimentation, lorsque les aliments pénètrent dans le corps, ils ne modifient pas uniquement notre physiologie. Ils participent aussi à la relation que nous entretenons avec nous-mêmes. L’acte de manger implique une forme d’« incorporation ». Les aliments passent de l’extérieur vers l’intérieur du corps et influencent à la fois notre fonctionnement biologique, nos émotions et les significations que nous associons à ce que nous mangeons.

Cette dimension intime de l’alimentation est également mise en avant dans l’épisode 1 du podcast “On mange quoi demain ?” proposé par la Cellule Manger Demain. Xavier Anciaux, de la Ceinture Alimentaire Charleroi Métropole, y souligne que lorsque l’on parle d’alimentation, on évoque quelque chose de profondément intime : ce que nous mettons dans notre bouche, ce que nous avalons, et qui nous constitue, nous procure de la joie et du plaisir.

Une expérience sensorielle et émotionnelle

Chaque aliment provoque une expérience sensorielle au moment de la dégustation. Le goût, l’odeur ou la texture transmettent des informations au système nerveux, mais déclenchent aussi des réactions émotionnelles immédiates. Ces réactions comportent une dimension hédonique. Elles sont associées au plaisir ou au déplaisir, comme l’expliquent les chercheurs de l’ouvrage Une écologie de l’alimentation. Dès la naissance, les individus manifestent des comportements différents selon les saveurs perçues. Au fil de la vie, ces réactions se transforment et se construisent à travers les expériences personnelles, l’apprentissage et le contexte social.

Le plaisir gustatif reste toutefois un moteur fondamental de nos comportements alimentaires. Les émotions associées aux aliments orientent nos préférences et régulent notre façon de manger. La simple évocation d’un plat qu’on aime peut déjà susciter une émotion positive et donner envie de revivre cette expérience.

Dans certains cas, cette dimension émotionnelle peut prendre une place encore plus marquée, notamment à travers ce que l’on appelle l’alimentation doudou. Erika Rouer, diététicienne nutritionniste, explique qu’il s’agit du fait de manger non pas en réponse à un besoin physiologique, mais pour apaiser, réconforter ou prolonger une émotion. Un aliment « doudou » comme du chocolat, une pâtisserie ou un plat associé à l’enfance peut ainsi agir comme un véritable soutien émotionnel ponctuel.

L’alimentation doudou n’est pas problématique en soi. Elle le devient lorsqu’elle constitue la seule stratégie pour gérer ses émotions ou qu’elle entraîne une culpabilité durable. Certains facteurs peuvent d’ailleurs accentuer cette tendance, comme le stress, la fatigue ou encore les restrictions alimentaires. Par exemple, un manque de sommeil perturbe les hormones de l’appétit et peut favoriser l’attirance pour des aliments dits « réconfortants », souvent riches en sucre ou en gras.

Entre 3 et 7 ans : une période de découverte et de construction du goût

Entre 3 et 7 ans, les enfants traversent généralement une phase appelée néophobie alimentaire, comme l’indique l’ouvrage Une écologie de l’alimentation. Durant cette période, ils peuvent refuser certains nouveaux aliments ou préparés différemment. Ce phénomène est courant et fait partie du processus normal de construction des préférences alimentaires. Progressivement, grâce aux expériences, au contexte familial et aux habitudes culturelles, les enfants élargissent leur palette de goûts et développent leurs propres préférences.

Dans ce contexte, les actions d’éducation au goût prennent tout leur sens. En effet, proposer des aliments sous différentes formes, répéter les expériences et associer des activités ludiques (comme cuisiner ou découvrir l’origine des aliments) permet de favoriser leur acceptation.

Des initiatives concrètes existent déjà dans les écoles : potagers pédagogiques, ateliers cuisine ou dégustations permettent aux enfants de participer du semis à l’assiette, renforçant ainsi leur curiosité et leur plaisir alimentaire.

L’alimentation et le bien-être psychologique

La recherche scientifique s’intéresse de plus en plus au lien entre l’alimentation et la santé mentale. Plusieurs travaux indiquent qu’une alimentation équilibrée est associée à un meilleur niveau de bien-être et à une amélioration de la qualité de vie. C’est notamment ce que met en évidence la revue de littérature Alimentation et santé mentale : l’alimentation comme voie vers le bonheur ?, qui s’appuie sur l’analyse de 21 études scientifiques publiées entre 2015 et 2020. Cette revue met en évidence une corrélation positive entre certaines habitudes alimentaires et le bien-être ressenti. Elle montre notamment que la consommation régulière de fruits et de légumes est associée à un sentiment plus élevé de bonheur et de satisfaction de vie. De même, le fait de prendre régulièrement un petit-déjeuner semble également lié à un meilleur niveau de bien-être.

Cette revue met également en lumière les mécanismes biologiques qui relient l’alimentation au fonctionnement du cerveau. Le microbiote intestinal joue un rôle important dans les interactions entre l’intestin et le cerveau. Cette communication influence notamment l’immunité, le métabolisme et certaines fonctions cérébrales impliquées dans les émotions. Près de 90 % des informations circulent de l’intestin vers le cerveau, contre environ 10 % dans le sens inverse. Autrement dit, ce qui se passe dans notre système digestif peut influencer directement le fonctionnement cérébral et certaines dimensions de notre humeur.

Quand l’alimentation participe à notre identité

« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es », écrivait le gastronome français Jean Anthelme Brillat-Savarin dans Physiologie du goût (1825). Cette formule illustre l’idée que l’alimentation ne consiste pas seulement à absorber des nutriments. Comme le rappelle l’ouvrage Une écologie de l’alimentation, les aliments portent également des significations symboliques et sociales. En choisissant certains aliments plutôt que d’autres, les individus expriment leurs préférences, leurs valeurs ou leur appartenance culturelle. L’alimentation peut ainsi devenir une manière d’affirmer son identité ou de se situer au sein d’un groupe social. Les habitudes alimentaires se construisent progressivement au contact de la famille, du contexte social et des expériences personnelles. Les repas occupent également une place importante dans la socialisation. Dès l’enfance, ils représentent des moments de partage durant lesquels se transmettent des pratiques, des goûts et des normes alimentaires.

Aujourd’hui, diverses initiatives cherchent à encourager une relation plus positive et durable à l’alimentation. La Cellule Manger Demain, dans le cadre de l’éducation au goût, met notamment en avant la sensibilisation comme première étape du changement : rendre les individus réceptifs à l’alimentation durable permet d’amorcer une évolution progressive des comportements. Les actions menées reposent sur plusieurs principes : partir des représentations du public, privilégier une approche positive centrée sur le plaisir, proposer des activités participatives et adapter les outils aux réalités des participants. 

La Cellule organise également des goût&bio dans le cadre de la Semaine Bio. Ces moments conviviaux permettent à tous de découvrir des produits locaux, de rencontrer des producteurs et d’explorer de nouvelles saveurs.

Plus largement, de nombreux outils pédagogiques sont mis à disposition pour accompagner enfants et adultes dans la découverte d’une alimentation à la fois saine, durable et source de plaisir, avec pour objectif de sensibiliser et de favoriser des changements au quotidien.

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